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Un compte rendu des trois premiers tomes de la commentaire sur la République de Vegetti LUC BRISSON Centre Nationale de la Recherche Scientifique, Paris. France Platone, La Repubblica, Traduzione e commento a cura di Mario Vegetti, Dipartimento di Filosofia dell'Università di Pavia, 1994- . Libro I, coll. Elenchos XXVIII, 1, Napoli (Bibliopolis) 1998, 279 pp.: Avvertenza, 9-14; Introduzione al libro I, par Mario Vegetti, 15-38; Libro I (traduzione e note) par Mario Vegetti, 39-90. Commentaires: A. Katabasis par Mario Vegetti, 93-104; B. Bendidie e Panatenee, par Silvia Campese & Silvia Gastaldi, 105-131; C. Cefalo, par Silvia Campese, 133-157; D. Dikaion/Dikaiosyne, par Silvia Gastaldi, 159-170; E. Polemarco, par Silvia Gastaldi, 171-191; F. Techne, par Mario Vegetti, 193-207; G. La battaglia, par Lucia Loredana Canino, 209-221; H. La belva, par Lucia Loredana Canino, 223-231; I. Trasimaco, par Mario Vegetti, 233-256; L. Misthotike, par Silvia Campese, 257-268; Prooimion e nomos, par Massimo Stella, p. 269-278. Libro II-III, coll. Elenchos XXVIII, 2, Napoli (Bibliopolis) 1998, 459 pp.: Introduzione ai libri II e III, par Mario Vegetti, 13-24; Libro II (traduzione e note), par Mario Vegetti, 25-83; Libro III (traduzione et note), par Mario Vegetti, p. 85-147; A. Glaucone, par Mario Vegetti, p. 151-172; B. Gige, par Francesca Calabi, p. 173-188; C. L'infelicità del giusto e la crisi del socratismo platonico, par Fulvia de Luise & Giuseppe Farinetti, 189-220; D. Adimanto, par Mario Vegetti, 221-232; E. Socrate, Adimanto, Glaucone. Racconto di ricerca e rappresentazione comica, par Massimo Stella, 233-279; F. Grammata, par Mario Vegetti, 281-284; G. La genesi della polis, par Silvia Campese & Lucia Loredana Canino, 285-332; H. Paideia / mythologia, par Silvia Gastaldi, 333-392; I. Hyponoia. L’ombra di Antistene, par Fulvia de Luis & Giuseppe Farinetti, 393-402; L. Theologia, par Franco Ferrari, 403-425; M. Medicina par Mario Vegetti, 427-444; N. La nobile menzogna, par Francesca Calabi, 445-457. Libro IV, coll. Elenchos XXVIII, 3, Napoli (Bibliopolis) 1998, 391 pp.: Introduzione al libro IV, par Mario Vegetti, 11-45; Libro IV (traduzione e note), par Mario Vegetti, 47-104; A. Infelicità degli archontes e felicità della polis, par Fulvia de Luise & Giuseppe Farinetti, 107-150; B. Ricchezza / povertà e l’unità della polis, par Mario Vegetti, 151-158; C. Nomos e legislazione, par Silvia Gastaldi, 159-176; D. Sophia / logistikon, par Mario Vegetti, 177-18; E. Andreia / thymoeides, par Francesca Calabi, 187-203; 6; F. Sophrosyne, par Silvia Gastaldi, 205-237; G. La trottola, par Ferrucio Franco Repellini, 239-243; H. Epithymia / epithymetikon, par Silvia Campese, 245-286; I. Freud e la Repubblica: l’anima, la società, la gerarchia, par Massimo Stella, 287-336; J. La Repubblica e Dumézil; gerarchia e sovranità, par Patricia Pinotti, 337-379.
L'Avis au lecteur qui se trouve au début du tome I indique les traits distinctifs de cet ouvrage, dont jusqu'ici trois tomes ont paru. Il s'agit en fait d'une nouvelle traduction commentée en langue italienne de la République de Platon. Le texte traduit est celui établi par Burnet. La traduction est celle du Professeur Mario Vegetti qui enseigne au Département de Philosophie de l'Université de Pavie et qui est l'éditeur de l'ouvrage. Mario Vegetti a fait précéder sa traduction d'une introduction, et il l'explicite par des notes en bas de page. La traduction est facile à lire et se veut libre de tout préjugé: les décisions les plus importantes concernant les leçons retenues, le sens de mots difficiles ou certains points d'interprétation délicats sont justifiés en note. Cette traduction est accompagnée de commentaires longs et élaborés faits par un groupe de "chercheurs, spécialistes" (studiosi) qui, pour la plupart, appartiennent, comme Mario Vegetti, au Département de Philosophie de l'Université de Pavie et dont on trouvera la liste dans la description bibliographique qui vient d'être donnée. La méthode mise en oeuvre se caractérise par cinq traits qui sont, on l'a dit, énumérés et commentés dans l'Avant propos. (a) Le double objectif qu'ont voulu se fixer les membres de cette équipe a été de situer la République dans son contexte historique et culturel, et de comprendre sa forme littéraire, sans présupposés interprétatifs dans l'un et l'autre cas. Cette triple orientation suffit à mes yeux à assurer une grande originalité à ce travail qui, par là, tranche sur la méthode pratiquée par les philosophes analytiques qui privilégient l'étude de l'argumentation et de la forme dialoguée, considérée exclusivement en elle-même et non dans son rapport avec le contexte dans lequel elle se développe. Les développements faites dans cet ouvrage sur des questions historiques et culturelles dépendent fortement des recherches menées, depuis la fin des années 1960, à Paris par le Centre Louis-Gernet, où travaillaient Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet et Marcel Detienne, et auquel collaborèrent nombre de savants italiens dont Giuseppe Cambiano (b) La République est considérée comme un ouvrage autonome. Cette autonomie est toute relative, car la République fait partie d'un ensemble dont on ne peut l'extraire. Mais la recherche systématique de liens avec d'autres dialogues n'a pas été considérée comme une priorité, même si tout naturellement le Charmide et le Lachès sont évoqués. (c) Les auteurs ont aussi insisté sur l'autonomie des interlocuteurs du dialogue non seulement sur un plan littéraire, mais aussi sur un plan théorique; le personnage de Socrate a fait l'objet d'une attention tout particulière. (d) Cette insistance sur l'autonomie de l'œuvre et des interlocuteurs n'ont pas empêché les auteurs de prendre position sur la cohérence interne du dialogue, même s'ils se sont refusés à toute évaluation faisant intervenir de critères idéologiques extérieurs et anachroniques. (e) Cela dit, on trouve, dans certaines sections du commentaire, des considérations sur des courants de pensée contemporains, touchant notamment la tripartition fonctionnelle de la société et la psychanalyse; Hobbes et Nietzsche sont aussi convoqués dans une discussion sur Glaucon. C'est l'orientation résolument historique et littéraire de ce travail, associée à une volonté de prendre en compte un certain nombre d'idées contemporaines, qui définit le mieux l'originalité de ce travail d'ensemble sur la République face au commentaire résolument analytique de Julia Annas (An Introduction to Plato's Republic, Oxford (Clarendon Press) 1981; trad. en langue française et en langue italienne) ou straussien de Leon Harold Craig (The War Lover. A Study of Plato's Republic, Toronto / London (University of Toronto Press) 1994). Cela dit, ce travail collectif présente une homogénéité beaucoup plus grande que le recueil publié par Otfried Höffe, (Platon, Politeia, Klassiker Auslegen 7, Berlin (Akademie Verlag) 1997). Il va de soi que, dans ce compte rendu, je ne pourrai donner un tableau complet des richesses de cette entreprise. Je sollicite, d'entrée de jeu, la bienveillance du lecteur et surtout l'indulgence des collaborateurs qui seront traités injustement dans un texte qui doit rester à l'intérieur de dimensions strictes fixées à l'avance: par exemple, je traiterai malheureusement peu des considérations relatives à l'aspect littéraire du dialogue: le livre I comme préambule à la République, la description du comportement des interlocuteurs, l'usage de certaines images et de certaines métaphores, etc. Le volume I est consacré au livre I de la République. Tout en reconnaissant la caractère particulier du livre I, Mario Vegetti l'associe à l'ensemble de la République et situe le tout peu après le Gorgias; la date dramatique serait pour lui 411. Le commentaire s'ouvre sur une étude sur les Bendidies. Comme le pensait Claudia Montepaone ("Bendis Tracia ad Atene: l'integrazione del nuovo attraverso forme dell' ideologia", AION (archeol) 12, 1990, 103-121), les raisons de l'introduction officielle en 430 du culte de la déesse Thrace à Athènes semblent, si on en croit le témoignage de Thucydide (II 29,5), avoir été d'ordre politique et militaire surtout. Cela dit, l'évocation des Bendidies présente dans le dialogue, beaucoup d'autres significations auxquelles il est fait référence. C'est encore dans le but de replacer les interlocuteurs de Socrate dans leur contexte historique que sont évoqués Céphale, Polémarque et Thrasymaque. Céphale – ce riche fabricant d'armes Syracusain, qui avait le statut de métèque à Athènes, est le père de Lysias, l'orateur "judiciaire", et de Polémarque, qui hérita de l'essentiel des biens de son père et qui, après avoir été dépouillé de ses richesses, fut condamné à boire la ciguë par les Trente – apparaît comme le paradigme du bon homme d'affaires; mais la faiblesse de son argumentation face à Socrate illustre la faiblesse du rapport qu'entretiennent le groupe fonctionnel des producteurs avec la raison dans la suite du dialogue; Polémarque qui prend la suite de son père dans la conversation se trouve dans une situation similaire. Après quelques pages qui font le point sur les recherches actuelles concernant Thrasymaque et sa conception de la politique, se trouve abordé le problème de la tekhnê. Insistant comme Giuseppe Cambiano sur l'importance de la tekhnê à l'époque et montrant le rapport que la tekhnê entretient avec l'epistêmê, il tient cependant à exprimer son désaccord avec Terence Irwin (Plato's Moral Theory. The Early and Middle dialogues, Oxford (Clarendon Press) 1977, et Plato's Ethics, Oxford (Clarendon Press) 1995) sur l'analogie technique qui réduit la vertu à une fonction instrumentale en vue de l'acquisition du bonheur. C'est la hiérarchie des savoirs qui, parce qu'elle implique une hiérarchie des objets de savoir, limite la validité de l'analogie au-delà de certaines limites, et rend impossible une instrumentalisation de la vertu. Le volume II est consacré aux livres II et III de la République. Comme il fallait s'y attendre, les deux points forts de ce volume sont la description de la genèse de la cité et la critique de l'éducation traditionnelle. La cinquantaine de pages consacrées à la description de la genèse de la cité s'inspirent des principaux travaux récents, en langue italienne et en langue française surtout, relatifs à l'économie et la société en Grèce ancienne. On y trouve aussi certains développements touchant la cuisine (et plus précisément le végétarisme) et le mirage de la vie spartiate. Par la suite, une quarantaine de pages portent sur la critique des mythes comme instruments de l'éducation traditionnelle par ces maîtres d'école que sont les poètes. On trouve sur le sujet une excellente synthèse qui se fonde sur les travaux de Henri-Irénée Marrou, Eric A. Havelock, Stephen Halliwell, Marcel Detienne, Luc Brisson et Giovanni Cerri. Dans ces pages, le mythe est, comme chez tous les auteurs cités, considéré comme un instrument de communication qui permet à une société de transmettre les valeurs qu'elle considère comme sienne. Le philosophe qui veut changer ce système de valeurs doit prendre la place du poète et proposer un autre type d'éducation que celui en usage dans l'Athènes des Ve et IVe siècle av. J.-C. À une éducation fondée pour moitié sur la poésie où, dans la plupart des cas, interviennent un accompagnement musical et un arrangement chorégraphique, et qui a pour but de modifier le comportement du citoyen dans son corps et dans son âme en faisant intervenir l'imitation, Platon va, dans les livres VI et VII, proposer un autre système fondé sur les mathématiques et la dialectique qui permettent de contempler les réalités véritables, et de tenir ainsi non plus un discours vraisemblable qui veut donner du plaisir, mais un discours vrai, objet d'un véritable enseignement. Quelques pages sont également consacrées à l'interprétation allégorique des mythes, que Platon refuse. Il ne saurait pour lui être question de sauver les mythes en les transposant dans le cadre d'une théorie rationnelle; c'est plutôt aux poètes de prendre conseil auprès des philosophes avant de fabriquer des mythes qui n'entrent pas en conflit avec le système de valeurs qui doit inspirer l'action de tous. C'est à partir d'une discussion relative aux leçons des manuscrits en République II 379a5-6: muthología / theología, que se trouvent exposés les principes sur lesquels Platon entend fonder le discours sur les dieux que la cité tout entière doit reprendre. Les considérations sur la représentation de la divinité comme cause du seul bien sont très intéressantes, mais j'aurais attendu une discussion plus élaborée sur cette question soulevée par V. Goldschmidt, dans "Theologia" (Questions Platoniciennes, Paris (Vrin) 1970, p. 141-172), reprise par Luc Brisson, (Platon, Les mots et les mythes [1982], Paris (La Découverte) 19942, p. 189-190) et encore par Gerard Naddaf ("Plato's Theología revisited", Métexis 9, 1996, p. 5-18). La preuve que Platon ne rejette pas brutalement et radicalement le mythe, même s'il refuse de le sauver par le moyen de l'allégorie, est illustré par le fait qu'il n'hésite pas lui-même à avoir recours à ce type de discours, lorsqu'il raconte ce mensonge noble en quoi consiste le mythe de l'autochthonie et celui des races. Dans le but d'assurer l'unité à une cité dont les membres se distribuent en trois groupes fonctionnels, dont l'un, celui des producteurs, est radicalement séparé des deux autres, celui des gardiens et celui des philosophes, Platon n'hésite pas à faire usage d'un mythe, qu'il qualifie par ailleurs de "mensonge", pour persuader les citoyens qu'ils ont tous la même origine, même si leur valeur diffère. Paradoxalement donc, Platon fait usage du mythe pour apporter une solution au problème le plus important que rencontre le modèle de cité qu'il propose dans la République: celui qui consiste à asurer l'unité de trois groupes fonctionnnels dont les deux premiers sont radicalement séparés du troisième. On trouve enfin, dans ce second volume, des remarques très précieuses sur deux images: celle des lettres (grammata) et celle de la médecine (iatrikê tekhnê) qu'utilise Socrate dans le cadre de la discussion. Le troisième volume est consacré au livre IV qui a pour thème l'unité de la cité. L'expérience des luttes politique à Athènes et surtout les troubles de 404 / 403 semblent avoir sensibilisé Platon à ce problème. Pour assurer l'accord entre tous les citoyens, Platon propose deux solutions, qui touchent à la possession de la richesse et à l'accession au pouvoir. D'un côté en effet, il empêche les deux groupes dirigeants, celui des gardiens et celui des philosophes, de posséder des richesses. Et par ailleurs il propose la constitution d'une classe dirigeante, dont le seul critère de formation est le savoir, qui recherche non pas son intérêt, mais celui de la cité. C'est le bonheur de la cité qui doit faire le bonheur du citoyen; d'où une tendance au "totalitarisme", pour utiliser un langage anachronique, mais largement répandu depuis l'ouvrage polémique de Popper. Ce danger est d'autant plus redoutable que, dans la République, on note l'absence d'une législation minutieuse, qui pourrait bien être interprétée comme une critique de la pratique politique à Athènes; seule est évoquée une législation en matière de religion, qui est mise sous l'autorité de l'Apollon de Delphes. La faiblesse de la loi laisse le champ libre au groupe dirigeant. Par ailleurs, comme il va de soi, la majorité des pages du livre IV sont consacrées par Platon aux vertus associés à chacune des espèces d'âme et des groupes fonctionnels:
On trouve, dans le commentaire, des pages très éclairantes sur ces différentes vertus. Le point de départ de la section sur la sôphrosunê, où se trouve aussi pris en considération le Charmide de Platon, reste le travail de H. North, Sophrosyne. Self-knowledge and Self-restraint in Greek Literature, Ithaca [NY] (Cornell Univ. Press) 1966; on notera aussi que plusieurs pages sont consacrées aux désirs que doit arriver à contrôler celui qui fait preuve de sôphrosunê. En ce qui concerne l' andreía et le thumoeides, l'approche retenue, qui en appelle aussi au Lachès, s'apparente à celle de J. M. Cooper, ("Plato's Theory of Human Motivation", History of Philosophy Quarterly 1, 1984, p. 12 sq.; trad. française par L. Brisson et M. Canto, dans Revue Philosophique de la France et de l'Étranger 116, 1991, p, 517-543) qui considère que l'influence homérique est très forte sur ce point chez le Platon de la République. Enfin, la question est posée de savoir pourquoi, selon Platon, le pouvoir politique doit revenir à la raison. Les réponses apportées ne cachent cependant pas la faiblesse d'une telle position. Pour s'imposer, la raison a en effet besoin de circonstances favorables qui sont de l'ordre de l'extraordinaire: un don naturel hors du commun, l'existence d'un système d'éducation qui forme l'individu à utiliser sa raison, et bien sûr une communauté qui valorise l'usage de la raison et qui la sanctionne. De surcroît, il faut compter sur l'instabilité de la raison qui doit être surmontée, lorsqu'elle se trouve sous la pression des autres centres de motivation. L'ouvrage se termine sur des considérations touchant les rapports qui peuvent être établis entre la République et des courants de pensée modernes ou contemporains, à savoir la psychanalyse et la tripartition fonctionnelle. Au début de sa contribution, Massimo Stella justifie sa référence à Freud, qui fut aussi celle de G. Santas (Plato and Freud: Two Theories of Love, Oxford (Blackwell) 1988) et P. Plass ("Anxiety Repression and Morality. Plato and Freud, Psychoanalytic Review 1978, 433-554), en faisant valoir ces deux arguments. 1) Le parallélisme entre la tripartition platonicienne epithumêtikon / thumoeides / logistikon et la tripartition freudienne Ça / Moi / Surmoi. 2) La description des conflits qui peuvent naître en l'âme entre ces centres de motivations. Sans vouloir pousser trop loin le rapprochement, il faut admettre que Freud avait lu Platon et qu'il aurait pu s'en inspirer pour établir cette tripartition, et pour donner une représentation dynamique des conflits susceptibles d'éclater entre ces instances. Force est d'admettre pourtant que l'environnement culturel et familial prévalant dans l'Athènes du IVe siècle av. J.-C. et celui qui prévaut à l'époque actuelle sont si différents qu'il est extrêmement difficile d'établir des rapprochements précis entre Freud et Platon sur ce point. Il en va tout autrement pour la tripartition fonctionnelle. Patricia Pinotti n'a aucun mal pour sa part à trouver des références explicites à Platon dans l'oeuvre de Georges Dumézil, qui considérait le philosophe comme son prédécesseur en quelque sorte. Pour Dumézil, les populations de langue indo-européenne (Inde, Iran et Rome notamment) partageaient une idéologie tripartite qui s'exprimait dans leur production littéraire, dans leur vocabulaire politique, social et juridique et probablement aussi, mais pas avec une absolue certitude, dans leurs institutions. Le trait caractéristique de cette idéologie était la tripartition du pouvoir entre trois instances: une instance royale et religieuse à qui revenait le commandement, une instance guerrière qui avait pour charge la protection de tous, et une instance représentant la production et la fécondité, qui assurait la production de richesses et la reproduction de la vie sous toutes ses formes. La Grèce constitue sur ce point une exception marquante. Même si le Grec est une langue indo-européenne, il ne subsistait dans la Grèce classique que quelques fragments de cette idéologie, dans les mythes et dans certaines institutions notamment. Or, le seul traité théorique concernant la tripartition fonctionnelle est la République. Plusieurs hypothèses ont été faites pour expliquer ce paradoxe. Ou bien Platon s'est inspiré des modèles pythagoriciens qu'il a rencontré en Italie du Sud et en Sicile, lorsqu'il y est allé. Ou bien il en a été tout simplement informé par les marchands venant de Perses ou même de l'Égypte, qui venait de sortir d'une longue domination Perse. Il n'en reste pas moins que l'on peut déceler dans la République plusieurs traits qui pourraient se rapporter à la trifonctionnalité. Plusieurs de ces pages sont consacrées à évoquer une polémique toujours vivante, représentée en Italie par A. Momigliano et C. Ginsburg et même en France par D. Éribon, sur les liens qui pourraient exister entre l'idéologie tripartite des indo-européens et l'idéologie nazie qui proclamait son appartenance à la "race" indo-européenne. Cela dit, il eût été, à mon avis, bien plus intéressant de montrer les points de rapprochement établis par Georges Dumézil lui-même entre la pensée de Platon dans la République et la tripartition fonctionnelle. La répartition des vertus entre les groupes fonctionnels (IV 427e-434d), le mythe des métaux (III 414e-415a), les épreuves dans lesquelles devront être victorieux ceux qui feront partie des gouvernants (III 413d-414a), et même les trois types de médecine: la médecine par l'incantation, par le couteau (III 405a-410b; V 464b-465c), et par les médicaments (sur ces points voir M. Canto & Luc Brisson, "Zur sozialen Gliederung der Polis (Buch II 372d-IV 427c" dans le recueil publié par Otfried Höffe, Platon, Politeia, Klassiker Auslegen 7, Berlin (Akademie Verlag) 1997, p. 95-117).
Comme on peut le constater, ce travail renouvelle notre approche de la République de Platon, et présente l'intérêt de donner l'exemple de l'application de méthodes très différentes de celle mise en œuvre dans les commentaires les plus répandus à l'époque actuelle. La démarche adoptée s'inscrit par ailleurs dans un mouvement de réflexion sur la culture et l'histoire de la Grèce ancienne mise en branle par un certain nombre de chercheurs parmi lesquels on doit compter Moses Finlay, Arnaldo Momigliano et Jean-Pierre Vernant. Suivant le point de vue adopté dans ce commentaire, on ne peut réduire la philosophie de Platon en général et la République en particulier à des réserves d'arguments et de doctrines dont il est possible d'évaluer, en les mettant sur le même plan que les doctrines actuelles, la cohérence et la validité sur le plan de l'épistémologie, de l'éthique ou de l'action politique. Il faut prendre plutôt en considération les institutions politiques, les représentations culturelles et l'organisation sociale auxquelles les positions prises par Platon s'opposent et dont pourtant elles restent dépendantes. Et il ne s'agit pas là d'un retrait dans le passé, car les questions posées par Platon et les réponses qu'il leur apporte, permettent de mieux faire apparaître l'originalité des réponses que nous posons et des réponses que nous apportons. Ce travail nous permet de nous situer dans l'histoire, dans laquelle il faut aussi situer Platon si l'on veut y comprendre quelque chose. Bibliographie Annas, J., An Introduction to Plato’s Republic, Oxford (Clarendon Press) 1981. Brisson, L., Platon : Les mots et les mythes (1982), Paris (La Découverte) 19942. Cooper, J.M., ‘Plato’s Theory of Human Motivation’, History of Philosophy Quarterly 1, 1984, 3-21. Canto, M., and Brisson, L., ‘Zur sozialen Gliederung der Polis (Buch II 372d-IV 427c)’ in Höffe, O., Platon, Politeia, Klassiker Auslegen 7. Berlin (Akademie Verlag), 1997. Craig, L.H., The War Lover. A Study of Plato’s Republic, Toronto/London (University of Toronto Press), 1994. Goldschmidt, V., ‘Theologia’, in Questions Platoniciennes, Paris (Vrin), 1977. Höffe, O., Platon, Politeia, Klassiker Auslegen 7. Berlin (Akademie Verlag) 1997. Irwin, T., Plato’s Moral Theory: The Early and Middle Dialogues, Oxford (Clarendon Press), 1977. Irwin, T., Plato’s Ethics, Oxford (Clarendon Press), 1995. Montepaone, C., ‘Bendis tracia ad Atene: l’integrazione del nuovo attraverso forme dell’ ideologia’, AION (archeol) 12 (1990), 103-121. Naddaf, G., ‘Plato’s Theologia revisited’, Métexis 9 (1996), 5-18. North, H., Sophrosyne : Self-knowledge and Self-restraint in Greek Literature, Ithaca, New York, 1966. Plass, P., ‘Anxiety, Repression and Morality : Plato and Freud’, Psychoanalytic Review 1978, 433-554. Santas, G., Plato and Freud : Two Theories of Love, Oxford, 1988. |